Poisson rouge

Aujourd’hui, je vais vous parler de mon poisson rouge. Non, ce n’est pas une blague, et si c’en était une, elle serait super drôle, comme toutes mes blagues d’ailleurs.

J’ai toujours aimé les chats. Quel rapport ? Je n’en ai eu l’heur d’en avoir – l’heur d’être au service d’aucun. Dépit et désespoir : pour tromper ma solitude d’enfant, j’accumulais peluche sur peluche – inertes, fausses, inexpressives peluches. La porte des cauchemars se refermait toujours sur la nuit de ma chambre, à l’heure de Madeleine et des esprits où l’angoisse m’enserrait la gorge comme je serrais contre moi le corps sans vie d’un jouet. La vie nocturne de ma chambre ressemblait à la mort, et, seule âme qui vive, je veillais à ce que je Diable ne me tire par les pieds et que la Dame Noire ne me décapite.

Un beau jour de printemps 1999, c’était la fête de l’école primaire. Activités et jeux divers, ennui des parents : « Je te donne vingt francs et amuse-toi ». La petite boulotte blonde en robe s’éloigne. Comme tous les enfants quand ils s’éloignent, ça n’augure rien de bon, en revanche, ça augure des bonbons ; en un mot qu’il connaissent bien à Cambrai : des bêtises ! Si la pêche aux canards, l’échange d’autocollants Pokémon et les peintures de visage sont en somme toute inoffensifs – quoique je vous y verrais bien, tiens, à vous trimballer une grosse fleur orange en guise de gamine – ce n’est pas franchement le cas de… la pêche aux poissons rouges !

Je revois encore cet espèce de gros aquarium au milieu de la cour. De jolies lueurs oranges – des âmes, vivantes – qui scintillaient en frétillant des nageoires. Cinq francs. Le jeu consistait à attraper un poisson dans un filet, et tu gagnais celui que tu attrapais, qu’on te mettait dans une espèce de poche de congélation remplie d’eau pour le transporter. Il y en avait un, au milieu, un plus vif, plus dynamique que les autres. C’est celui-là que je voulais ! Au premier essai, j’en ai attrapé un, plus petit, plus lent. Je l’ai appelé Ramina Grobis – la suite des évènements m’aura montré que donner à un poisson un nom de chat n’était pas une bonne idée. Nouvel essai. Cette fois, j’allais l’avoir, et je l’ai eu : Polochon. Eussè-je été d’une autre génération, il aurait pu s’appeler Nemo, mais pour moi, la référence en terme de poiscaille, c’était la Petite Sirène

La tête de mes parents lorsqu’ils m’ont vue revenir avec les bébêtes dans leur sac de congélation… Moi qui étais fière, je me suis faite engueuler. Et vas-y qu’il faudra les nourrir, les faire garder quand on partira en vacances, acheter un aquarium, l’entretenir (putain, ces gosses…)… Non, je ne peux pas avoir l’aquarium dans ma chambre, sinon c’est moi qui m’en occupe. Et je l’aurais mis où, d’ailleurs ? Bref, je me retrouve seule dans ma chambre avec mes peluches et mes morts, et les poissons, en bas de l’escalier. Une semaine plus tard, Ramina Grobis flottait, tragique, à la surface.

Nul ne s’y attendait plus. Les années ont passé. Polochon a doublé, triplé de volume, faisant des ronds dans un aquarium trop petit pour lui. Changement d’aquarium, Popol a encore grossi. Des nageoires en voile qui caressent les vitres, des écailles d’or qui brillent sur un corps qui s’entortille. Poisson rouge, pot de fleur, objet de décoration dont on n’a rien à foutre. Et dont, onze ans après, on me rebat encore les oreilles avec des « yféchiétonpoisson ».

Aujourd’hui, onze ans après. Les parents sont partis en vacances, et c’est bibi, gardienne des clés de la maison, de l’arrosoir et des flocons pour poissons, qui s’occupe de Popol. Après plus d’une semaine, l’aquarium était trouble. Une pensée pour mon père qui, régulièrement, se penche et prend l’aquarium, l’emmène au garage, souffle, lance des jurons, nettoie, remet Popol en place. Yféchiétonpoisson. Je me penche, soulève le couvercle d’aquarium anti-tentative de suicide – Polochon, un passé sombre, regarde. Le poisson nage avec langueur, écailles orange pale, cataracte à un œil. Cela faisait longtemps que je n’avais pas regardé ce poisson. Vraiment regardé. Lutte pour sa survie, on le place dans une bassine, trop petite pour lui, vide l’aquarium en vitesse, d’abord avec une bouteille, puis, carrément, on le met dans l’évier du garage, le vide, le remplit à nouveau. Odeur de merde. Le poisson est vivant : il chie. Comme un chat dans sa litière, un chien sur un trottoir, un humain dans ses WC : il chie dans son aquarium. Et comme dirait Antonin Artaud : « Là où ça sent la merde, ça sent l’être. […] Il y a dans l’être quelque chose de particulièrement tentant pour l’Homme, et ce quelque chose, c’est justement…le CACA ! ». Le poisson est un être. On le fait sauter dans son aquarium, propre, la dignité retrouvée d’un espace où nager, grand, pur.

Tristesse. Aquariums, cages, prisons. Polochon ne pourrait survivre ailleurs, c’est un vieux. Compassion. Compoisson. Polochon, tu es beau avec tes voiles transparents, Polochon, quelle sagesse se cache dans le silence de tes bulles ? Une âme. L’âme de la maison, insignifiante, aux écailles qui pâlissent. Une flamme. Rouge, aquatique, une flamme qui danse dans le halo de ses nageoires.

Quand je pense à Mister Boyfriend qui bosse au rayon poisson du Super U de vers chez lui cet été… Je vais vraiment finir par ne manger que du soja.

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