Mois : décembre 2010

« Vous êtes des obsédés textuels » : Chronique partielle

Une fois n’est pas coutume, je vais raconter ma vie. Comme vous ne le savez peut-être pas, je suis actuellement en troisième année de MCT à l’ISIT… Non, ce n’est pas une maladie vénérienne, ça veut dire Management, Communication et Traduction (même si on se demande bien ce que « Management » vient foutre là) et Institut Supérieur de Traduction et Interprétariat. Et cette semaine, oui, cette longue semaine qui se termine demain, c’est les partiels.

Epreuves éprouvantes autant qu’épouvantables, en résumé, c’est un peu ça :

« Les chamois mongoliens se baladaient gaiement dans le champ de pétrole, quand soudain le dzud arriva : ce fut pour eux l’abbatoir, la tannerie, la papeterie, l’huilerie et même la sucrerie. Il faut dire que l’envolée de décembre a balayé les déclins de novembre. D’où « la mort blanche ».

Pendant ce temps, Obama, qui luttait contre la drogue avec son homologue sans pour autant tenir ses promesses de candidat, se demanda : « Le pacte de stabilité est-il stupide ? ». Salin et Cohen, qui souffraient du typhus à cause de la baisse… du Dow Jones et de l’augmentation du VIX (indice de la terreur !), répondirent « Il est un peu stupide. En même temps, les éoliennes de haute mer, solution révolutionnaire de stockage du CO2, n’avaient pas encore été inventées lors de la Révolution Industrielle ce qui a soulevé des tension et a été à l’origine de la Première guerre mondiale. »

Etienne Dolet, « Essai sur les manuscrits en glagolitique de Rap’anu » »

Carole B.

Oui, je sais, c’est stupéfiant. Non, les stupéfiants ne circulent pas dans les couloirs.

"Vous êtes des obsédés textuels" - Chronique partielle

Et puis, il y a les bourdes… Aaah, les bourdes… Elles viennent vite quand on n’a pas eu le temps de réviser ses cours. C’est la nostalgie des années lycée où, en français, on pouvait se choper des 16 pour la verve, le panache et l’inventivité : on veut réécrire l’histoire et substituer un pacte à Vienne aux Accords de Versaille, renommer Pascal Salin selon un savant mélange de dictateur communiste et de traumatisme de thème technique espagnol – Saline (dieu merci, je n’ai pas dit Joseph) -, déplacer Saint Jérôme et sa Vulgate au moyen-âge…

D’autres se seront pris pour Goethe en espagnol, et se font tenter par Machiavel au téléphone… De toutes façons, on s’en fout, on partira tous traire des chamois chez les mongoliens…

Les partiels à l’ISIT, c’est un week-end laissé aux révisions, une semaine d’épreuves, une moyenne de quatre épreuves de deux heures chacune par jour, deux dictionnaires en permanence dans le sac et Adolphe et Benito version vieux croulants en guise de surveillants – des réacs phallocrates aigris aux cheveux plus blancs que gris qui hurlent pour hurler, made in complot des vieux de Groland. Bref, c’est l’éclate, et pour oublier, on boit du café, on rit à des blagues Carambar (true story) et on cherche à détruire les locaux de l’école en jouant au foot dans la cafet’…

Le mot de la fin, par Jean-Stéphane B. :

« Cher monsieur Daniel Prat, veuillez excuser mon manque total de connaissances… On se reverra en août ! »

 

Vivement les repêches pour de nouvelles aventures !

Dans quel monde vivons-nous ?

Perte de repères… Où suis-je et quand sommes-nous ? L’espace définit-il vraiment l’individu et le temps l’univers ? Chacun se détache-t-il par les traits qu’il dessine dans l’atmosphère et avance-t-il vraiment en cadence avec le reste du monde ? Les horloges avancent toutes à la même vitesse, et chacun effectue sa danse individuelle. Mais les horloges sont-elles le temps et nos corps sont-ils vraiment ce qui nous détache du reste ? Et si la temporalité était une notion individuelle, l’espace une notion partagée – car nous sommes l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons, et tout ce qui nous touche ; car nous sommes l’air que nous recrachons, l’eau que nous rejetons et tout ce que l’on touche ?Que sommes-nous au monde et qu’est le monde à nous-même ? Notre culture nous dit : vous avancez avec les heures, vous vous détachez dans l’espace. La culture dit-elle vrai ? Question piège : la culture, ce sont des opinions communément admises à force de les entendre, des habitudes. Le tic-tac des horloges défie la lumière du soleil et impose son pas. Les années défilent sans revenir et nous filons tous ensemble vers un avenir commun en mourant au passage. C’est l’histoire qui fait l’Histoire, les brindilles qui se tressent pour former la corde du progrès. Flèche, lancée, propulsion, c’est la fin des horloges analogiques et les chiffres des dates et des heures ne font que se succéder en allant croissant.

Nous sommes le 9/12/2010, il est 11h05. Le huit décembre 2010 ne sera jamais plus et jamais plus il ne sera 11h04 ce jour. Et pourtant, le monde ne s’élance pas, il tourne et rote et fait des révolutions qui se répètent. Les émotions reviennent, la fatigue et la faim aussi, des liaisons et des au-revoir, des naissances et des morts, et des répétitions, des répétitions, des revirements, des retours en arrière, des courses, des arrêts. Et car il paraît que le temps va en flèche, on essaye d’avancer quand même : on court, on se traîne, on s’arrête en spirale.

Dans quel monde vivons-nous ?

Il en va de même dans l’espace : sommes-nous vraiment « un » ? Nous naissons pourtant à deux, voire à trois. Le petit enfant, dans le premier temps de sa vie, ne se distingue pas de sa mère, il en est pourtant spatialement séparé. Quid des cas de supposée télépathie entre personnes très proches, des langages intimes qui se développeraient dans certains cas de gémellité ? L’identité se fait par l’expérience séparée de chacun, mais se fait-elle vraiment par l’espace ? N’allons-nous pas tous dans la même direction, à courir derrière des aiguilles pour trébucher dans une tombe ? La vie parisienne m’apprend que nous sommes pareils, à courir les traits creusés dans les couloirs du métro : que les sens soient différents, c’est dans la même direction que nous allons et les vies suivent le même modèle, celui dicté par ce qui était impensable quelques siècles en arrière, un objet qui rationalise notre existence et en fait le rendement. Inventer les minutes pour ne pas en perdre une seule et perdre l’élasticité musicale de nos souffles, perdre la notion du temps en regardant sa montre.

Transformons-nous le temps et l’espace en leur appliquant la technologie, ou bien ne modifions-nous que la façon dont nous le percevons ? Supposons que le monde ne puisse pas exister « en soi » et qu’il n’existe que par nos perceptions. Faut-il prendre en compte nos filtres culturels pour dire ce qu’il est, ou bien devons-nous nous débarrasser de ce que le monde nous dicte pour dire du monde notre ressenti spontané et authentique ? Tout semble à portée d’œil et d’oreille, est-ce proche pour autant ? Tout se lit, tout se voit, mais tout se vit-il ? Je suis une internet addict, nulle personne me connaissant pourra le contester et parfois m’arrive-t-il de plus vivre derrière un écran que de vivre véritablement. Le confort des filtres et du rapport indirect à la réalité. Ne pas voir quelqu’un, c’est en être loin, la distance s’estime par rapport au temps qu’il faut pour se voir. Communiquer par internet ou par téléphone, c’est être proche en un sens, mais que pouvons nous y faire à part y raconter nos vies plutôt que de vivre vraiment ?

Raconter sa vie, la sienne, avoir une impression d’individualité quand nous nous fondons dans le même mouvement de foule, pris dans la même toile à vivre le même monde filtré. On cherche à s’assurer que nous sommes vraiment nous-mêmes, l’espace n’y suffit plus lorsque nous effectuons tous la même danse, que le chant du monde est le même « tic tac » de ce qui s’apprête à exploser. Danse en tension, performance en rythme avec parfois des contre-temps. Nous dansons tous sans nous en rendre compte. Il suffit d’une musique. Le métro m’obsède peut-être, je repense à une vision que j’y ai eue. Bach Project de Die Form dans les oreilles, les tics, l’immobilisme, les regards fixes, les mouvements frénétiques et les départs valaient un spectacle contemporain des plus spontanés. Et moi, traversée par la musique, j’étais la seule, dans ce ballet, à avoir conscience de danser quand j’observais les autres en silence. Je philosophe puis poétise, ça ne va plus, écrire en musique entraîne trop les doigts à la danse des mots. La musique est, elle aussi, un filtre par lequel nous percevons le monde, et il n’y a bien que son auteur pour dire que celle-ci est le monde lorsqu’il la joue. Car elle est l’émotion, la temporalité qu’il reçoit du monde. La danse est une spatialité qui se base sur un temps musical. Même à contre-temps, ce n’est qu’un rebond qui fait un pied de nez à la musique. Même en silence, car le silence a lui-aussi sa musique.

Doit-on considérer le monde a priori et par un effort d’élagation de nos habitudes culturelles/artificielles ? Ou bien devons-nous considérer comme monde ce que nous percevons d’emblée, qui n’est pas le monde « en soi » mais le monde « pour nous » ?

Il m’aura fallu tout un article de développement pour en trouver la problématique… Je fais à contre-temps et j’emmerde le temps qu’on me dicte. Je devrais réviser pour les partiels, j’emmerde le temps qui passe et l’arrête pour écrire.

Ça y est, je suis vide.

Dans quel monde vivons-nous ?