Mois : janvier 2012

Toujours des p’tits trous

Cet article aurait pu s’intituler « La revanche des questions qui tuent », plus cette fois sur ma supposée appartenance au côté obscur de la force mais à certains de mes attributs para-physiques, j’ai nommé mes piercings. En effet, ceux-ci ont récemment suscité la curiosité de deux personnes que je qualifierais de respectables et m’ont causé une sorte d’embarras auquel je suis peu coutumière. Cet embarras, il vient d’un mot, un seul petit mot : pourquoi ? C’est vrai ça, pourquoi ? Et surtout, moi qui suis tant habituée à l’auto-analyse, pourquoi ne me suis-je jamais vraiment posée la question ?

Rapide rétrospective sur une longue histoire…

Les aiguilles et moi, ça a eu un prélude en 2000 : j’avais 10 ans, j’étais en CM2, et toutes mes copines avaient les oreilles percées sauf moi. Je crevais d’envie d’avoir des boucles d’oreilles rigolotes et girly, moi aussi ; j’étais déjà le bicho raro de la classe sans ça, entre mes petites robes en velours, mes kilos en trop, mes bonnes notes, les Buffalo que je n’ai jamais eues et la Barbie Mégara qu’on a refusé de m’acheter, mais les oreilles percées, c’est au moins une victoire que j’ai remportée sur les a prioris maternels. Ca s’est fait chez le bijoutier familial, salement, avec un pistolet. J’étais ravie, mais les désinfections à l’alcool et à l’eau oxygénée m’ont valu une cicatrisation douloureuse et plus longue qu’elle n’aurait dû l’être. J’ai compris des années plus tard que si on avait fait ça chez un de-ces-pierceurs-qui-fait-peur avec ses tatouages et sa musique de drogué en arrière-fond, ma mère aurait été moins rassurée, mais le travail aurait été de meilleure qualité et les conseils d’hygiène et d’entretien plus avisés.

Saut dans le temps : je suis au lycée. Ado relativement sage à la crise violente, mon corps change et je rêve de changements, de modifications corporelles diverses. Un jour d’été, un coup de tête : une épingle à nourrice dont on se saisit, un briquet qui désinfecte, une oreille d’on tend, des dents qu’on serre. Punk’s not dead: I did it myself. Et la cicatrisation s’est passée à merveille : je me suis construite. Puis d’un deuxième trou, un troisième. Et un quatrième : j’étais en prépa, entre deux cours, dans les toilettes, sans désinfection, et ça s’est plutôt mal passé. Deuxième essai : j’avais quatre trous au côté droit (et je me complaît dans mon rôle de poétesse maudite).

Mon premier passage chez un vrai pierceur s’est fait relativement tard : j’avais 19 ans, et c’était pour un tatouage. C’est en fait dans le swinging London que tout a vraiment commencé, un mois avant mes 20 ans. Je découvrais la vie, la vraie, celle dont j’avais rêvé pendant toute celle qui précédait : je pouvais danser sur Bauhaus et Siouxsie and the Banshees, j’arpentais les rues de la métropole la nuit, gagnais mon propre argent pour la première fois, rencontrais des gens des quatre coins du monde, travaillais moins du quart de ce qui m’était demandé en khâgne, bref, j’en avais le tournis. Et de Londres en soirées goth en promenade à Camden, on finit chez un pierceur, le salaire de ses petits boulots en poche, pour se faire placer cet anneau au nez que l’on convoite depuis si longtemps. Still a teenager, il ne me restait qu’un mois à l’être avant que Peter Pan ne s’envole à jamais. Dans ma famille, on a fait la grimace. Ma mère a pris la nouvelle avec amertume, et suite à une longue discussion avec un de mes frères, de longs filets de larmes sur mes joues et le dégoût d’un monde où l’originalité n’a pas sa place, je l’ai retiré. Il aura vécu 10 jours.

C’est à ce moment là que j’ai appris à être plus consensuelle, à persister dans ce type d’affirmation de soi,  mais avec plus de discrétion. Je me suis fait percer la langue pour parler la langue des dieux, et le cartilage de l’oreille pour parvenir à l’entendre. J’ai ensuite déménagé à Paris, loin des créatures des nuits londoniennes, mais les mêmes images en tête. J’avais une idée vague de mon visage mais ne le voyais complet qu’orné d’acier. Comme tout être humain normalement constitué, il y a chez moi des choses que j’aime et d’autres que je n’aime pas. Parmi les premières, il y a ma bouche. Ma bouche, encore une longue histoire. C’est la porte ouverte aux merveilles et aux horreurs, aux paroles en l’air, aux kilos qu’on ingurgite, aux baisers qu’on donne et aux cris qu’on pousse. Pas un cri, juste une larme : un réflexe ; je venais de me faire mettre sous les lèvres un bijou discret pour un piercing caméléon, de l’ostentation à la presque-transparence.

Encore ailleurs dans l’espace et dans le temps ; c’était la troisième fois que j’allais à Madrid, trop peu de temps pour visiter un musée, mais j’avais déjà vu tout le reste. Une petite rue près de la Gran Vía, on rentre dans une boutique de piercings, on regarde les bijoux, les tarifs. Et là, un choc. L’idée de me percer le septum me taraudait depuis un certain temps, une alternative pouvant se rapprocher du médusa, mais se dissimuler bien plus facilement. A Paris, 50€. A Madrid, 12€. Une amie m’avait déjà dit que ça m’irait bien quand je lui en avais parlé. Je devais être à l’aéroport une heure et demi plus tard. Ni une ni deux, je me suis ruée sur le pierceur pour lui demander de m’en faire un. Douze euros, ce n’était pas assez cher, mais la prise de risque était moindre et j’aurais eu moins de remords à l’enlever en cas de problèmes. Problèmes il n’y a pas eu, et j’attends d’atteindre de nouvelles étapes de mon existence pour éventuellement marquer à nouveau mon corps.

Alors voilà, vous savez à peu près tout du comment, mais pas tellement plus du pourquoi. Les deux fois où la question m’a été posée, ça m’a gelée. « Vous savez, pour un homme de mon âge, la première chose qu’on se dit quand on vous voit, c’est « Mais pourquoi elle a cherché à s’enlaidir avec ça ? » » Bafouille Audrey, bafouille tout ce que tu peux, de toutes façons tu ne ressembles qu’à une pauvre ado qui ne sait toujours pas ce qu’elle est. On touche à l’armure, et le colosse s’effondre. Ces bouts de métal se mêlent à ma chair, et je ne les en dissocie plus vraiment. C’est comme si on m’avait demandé « Pourquoi tu as des sourcils ? C’est moche ! » Sauf que les sourcils, je n’ai pas fait le choix de les avoir, je suis venue avec et ils sont venus tout seuls. Pour les piercings, il a fallu que le je intervienne, mais pourquoi diable suis-je intervenue ?

J’ai l’impression que si je fournis une réponse à cette question, ce sera toujours quelque chose de faux, de construit a postériori, et j’ai horreur de ça. Presque à chaque fois, mes piercings ont suivi des impulsions, un désir qui croît, devient trop fort, se réalise. Peut-être ai-je cet attrait car les piercings sont une façon rapide et facile de changer visiblement : de ce qu’on était et de ce que sont les autres… Ce sont les marques concrètes de la réalisation constante de soi-même.

Des raisons, j’en ai plein. Un énorme fourre-tout plein d’un foutoir de raisons diverses pour avoir percé ma peau. Devenir qui je suis, marquer un lieu, marquer un temps, marquer une identité, marquer mon corps. Avec eux, j’ai scellé des époques pour en entamer d’autres. Mon tatouage, c’est le rappel de la fuite du temps ; mes piercings, c’est les marques qu’il m’a laissée. J’ai d’autres marques, bien-sûr : des cicatrices, des vergetures, des kilos en plus, en moins, des cheveux qui poussent, des traits qui changent. « Mais pourquoi utiliser ça pour marquer ta personnalité ? Tu peux l’exprimer autrement, tu as de l’humour pourtant, pourquoi tu ne pourrais pas utiliser l’humour pour dire qui tu es ? » C’est vrai, pourquoi ne pas me suffire à moi-même, pourquoi le besoin de ça pour être qui je suis ? Le doigt là où ça fait mal, c’est le principe de la question qui tue. C’est pour ça que j’ai retiré mon anneau en 2009, je ne savais pas quoi y répondre. Ma chair ne suffit pas à me soutenir et mon corps ne répond pas toujours à mes idées, il me faut une structure de métal pour soutenir mon identité. Maintenant, ils sont des pièces du mécanisme, et comme un passé qu’on porte vers l’avenir, je n’envisage plus vraiment d’avancer sans eux.

A mon tour, lecteur, de vous poser des questions. Avez-vous des piercings ou des envies de piercings ? Pourquoi ? Quelle image vous renvoient les gens piercés ? D’après vous, est-ce que je prends de la drogue en fréquentant des gens peu fréquentables dans des endroits peu fréquentables ?

N’hésitez surtout pas à répondre, je suis pendue à vos doigts (oui, sur un ordinateur, être pendu aux lèvres de quelqu’un, c’est difficile…).