Mois : novembre 2013

Toutes à poil !

Chers lecteurs,

Après vous avoir lâchement abandonnés plusieurs mois sans articles (comme à mon habitude), une forte envie me vient de vous parler d’un sujet qui me taraude un peu depuis quelques temps : la pilosité féminine.

Comme face à un sujet pareil, mon cerveau malade tourne à plein régime, je vais lister tous les jeux de mots possibles avec les poils afin de vous les épargner dans la suite de l’article :

–          Avoir un poil dans la main

–          Femme à poil

–          Reprendre du poil de la bête

–          Aller au poil

–          Poil aux dents

–          Un article poilant

–          Poil à gratter

–          Caresser dans le sens du poil

–          Hérisser le poil

–          Être de mauvais poil

–          Poil antiadhés… ah non, pas ça, pardon…

Voilà voilà, il me semble que c’est à peu près tout.

Implied-Facepalm

Revenons donc à nos moutons avec une annonce choc : je suis en pleine phase expérimentale de grève de l’épilateur électrique. Je laisse la nature reprendre ses droits, en somme. Mais j’ai quand même du mal à l’assumer complètement.

Déjà, comme nous arrivons à la saison froide, le port de jupe sans collants et de débardeur est difficilement envisageable, et quand bien même l’occasion de montrer ma pilosité en public se présenterait (cours de danse, salle de classe surchauffée incitant à laisser tomber sa dernière épaisseur de pull, etc), j’opte pour le bon vieux t-shirt à manches ou décide de crever de chaud.

Cette réticence alors que j’ai décidé d’envoyer paître les normes sociales qui imposent aux femmes un corps glabre sous peine d’être taxées de guenons (marche aussi quand on est noire et qu’on a le malheur de mener une politique qui ne plait pas aux fachos), d’être vues comme négligées, sales, masculines, voire, horreur ultime : comme des féministes acharnées, me pousse à m’interroger.

En effet, quand bien même je n’hésite pas à m’impliquer personnellement pour la défense de mes valeurs (cf véganisme, tout ça tout ça),  ou à avoir une apparence plus ou moins hors-normes (cf tatouage, piercings, cheveux verts, cheveux rasés, tout ça tout ça), il est assez éloquent que j’hésite à me promener poil au vent (poil aux dents (oui, je sais que j’avais dit que, mais voilà)) en public.

Quitte à dire des banalités aussi grosses que moi : il n’y a rien de plus naturel et sain qu’une femme poilue. Les poils servent de rempart aux poussières, aux bactéries, permettent de protéger la peau des frottements et poussent par définition au moment de la puberté chez tout le monde. Mais dès tout petits, nous avons tous été habitués à voir les femmes lisses et les hommes poilus ; il nous semble donc naturel que les femmes s’épilent, même si c’est douloureux, chronophage, contraignant, parfois cher, et parfois encore antihygiénique (n’oublions pas que les poils pubiens protègent les « parties » des infections).

Etude de nu par Egon Schiele
Etude de nu (poilu) par Egon Schiele

Ainsi nous nous plions toutes ou presque à des rituels d’épilation qui, quelle que soit le technique employée (crème dépilatoire, rasoir, cire chaude, cire froide, épilateur électrique, galet dépilatoire, caramel, fil, laser) ne relève pas d’une partie de plaisir. Le rasoir coupe, la crème irrite, la cire et l’épilateur arrachent, le laser brûle et le galet est abrasif. A croire que nous sommes intrinsèquement masochistes.

Vous me répondrez que les poils démangent ou sont rêches au toucher. A cela je répondrai d’attendre la fin de la repousse : il n’y a pas de raison que les poils des jambes soient une fois longs plus drus que ceux des bras, qui ne dérangent pourtant personne – sauf en cas de rasage répété. Et honnêtement, ça vous importe que votre homme (j’allais ajouter frère/père pour les filles qui préfèrent les filles et les célibattantes, mais on caresse assez rarement les mollets de personnes de sa famille ; enfin chacun ses pratiques après…) ait le mollet doux et soyeux ? Non ? Pourquoi exiger la même chose de vous-même ?

Merveilleuse Amanda Palmer :')
Merveilleuse Amanda Palmer :’)

Vous me répondrez que c’est moche. Et c’est là que le bât blesse. Moi-même, je ne trouve pas ça joli-joli. Comme le poil est culturel, je pense que la solution est d’éduquer son propre regard et, in fine, d’éduquer celui des autres. Mais c’est dur. C’est dur, dans un premier temps de s’assumer, et dans un second temps d’assumer les regards, voire les remarques.

Pour illustrer ce propos, je vais vous parler de deux exemples personnels. Pour le premier, j’ai 9 ans, je suis en CM1 et ai manifestement une pilosité un peu précoce de laquelle je ne me suis jamais franchement préoccupée. Des camarades de classe me font remarquer la chose de façon peu nuancée, comme les enfants savent si bien le faire (love forever, sales merdeux). Résultat, je demande à ma mère de me faire épiler ; mes frères me signalent que pour eux, c’était trop la classe, ça voulait dire qu’ils étaient devenus des hommes ; ma mère me dit que c’est rien du tout, que c’est du duvet, que je suis blonde, et que de toutes façons même des stars comme Julia Roberts assument leurs poils. Sauf que je suis une fille et qu’une cour d’école est plus cruelle que les tabloïds ; le tout a fini chez l’esthéticienne avec le désespoir de devoir recommencer à vie la séance de torture.

Le second exemple est bien plus récent : lors de ma première année de prépa, il y avait un OVNI-bouc émissaire dans ma classe : une fille avec un look d’enfant, des bermudas, des tongs à l’année et une pilosité naturelle complètement assumée. Je n’ai jamais tellement compris quelles étaient ses motivations  pour être aussi décalée,  si elle souffrait d’un syndrome de Peter Pan ou si elle avait juste envie de dire un gros « allez vous faire foutre » à tout ce que la société peut imposer aux femmes adultes. Dans tous les cas, élite-de-la-Frânce-toussa-toussa ou pas, les remarques fusaient, étaient rarement élogieuses et souvent au ras des pâquerettes. Des poils qui provoquent l’hilarité, le dégoût,  et font fuser les insultes.

Tout cela me mène à penser que l’injonction aux corps imberbes est un des outils de domination masculine les plus violents et pernicieux des sociétés occidentales. De même que l’injonction à la minceur, il rend les corps de femmes dégoûtants, sales, laids. On parle de libération de la sexualité, voire de société hyper-sexualisée, mais où est cette libération quand l’un des partenaires est enfermé dans des carcans pour être désirable, voire acceptable socialement ?

gosling

Laisser pousser mes poils se voulait à l’origine totalement expérimental et anodin, il se trouve que cela relève de la lutte intérieure et peut relever de la lutte extérieure. C’est dire si la norme a été intégrée, généralement et profondément, même parmi les personnes oppressées. J’ignore à vrai dire si je dois lancer un appel à la guerre du poil à tous mes congénères XX pour changer les normes, faire évoluer les regards et libérer de contraintes douloureuses, ou plutôt revenir dans les rangs, charger mon épilateur, et comme un bon petit soldat, attaquer mes jambes dans un bruit si glamour de moissonneuse-batteuse.

Et là, je sens sur moi peser les mots que l’on attribue (il semblerait à tort) à Mahatma Gandhi : Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde, et en voulant rentrer dans le confort de la norme, j’entends d’ici Sartre et Beauvoir m’accuser de mauvaise foi et Gramsci marmonner qu’il hait les indifférents. Parce que je sais. Je sais qu’il faut que les regards évoluent, et je ne peux rien faire d’autre pour cela que porter sur moi les stigmates pileux de la féministe acharnée. De toutes façons, je suis déjà végé-chieuse, je peux bien assumer d’être fémini-guenon, moi qui aime tant les animaux… Qui vivra verra, qui s’y frotte s’y pique (cf poils aux jambes, décalage, humour, drôle) et qui m’aime me suive !

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